• Feb 16, 2026

Les démons du sommeil

  • Moutassem
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Les démons du sommeil : insomnie et l'art fragile de s'abandonner à la nuit

Insomnie, rêves et l’art fragile de s’abandonner à la nuit

Nous passons — ou devrions passer — environ un tiers de notre vie à dormir. Et pourtant, le sommeil reste un territoire mystérieux, que nous ne comprenons pas vraiment et que nous ne pouvons pas commander à volonté. Il régule nos émotions, façonne nos journées, influence notre santé mentale. Le poète Mark Strand l’écrivait ainsi :

« Quelque chose sans nom
nous fredonne vers le sommeil,
puis se retire,
nous laissant dans un lieu
étrangement familier. »

Mais que se passe-t-il lorsque ce chant ne vient jamais ? Quand la nuit ne nous conduit nulle part, ou vers un lieu inaccessible ?

C’est cette expérience que raconte l’écrivain et photographe Bill Hayes dans son livre Sleep Demons, un récit intime de l’insomnie mêlé à une exploration de la science du sommeil, de la psychologie, du vieillissement et des mythes.

Hayes grandit dans une famille où l’on demandait chaque matin : « Comment as-tu dormi ? » Le sommeil était une affaire sérieuse, presque un baromètre émotionnel. Son père, insomniaque, lui transmet ce trouble comme ses yeux verts et sa mélancolie irlandaise.

Enfant, Hayes reste éveillé des heures, l’esprit saturé d’images et de fragments de pensées impossibles à arrêter. Pour tenter de dormir, il se raconte toute sa vie, du début à la fin, comme pour imposer un ordre au chaos intérieur.

Pendant deux ans, il souffre aussi de somnambulisme : le corps agit, l’esprit ne se souvient de rien. Il décrit cette dissociation avec une image frappante :

« Si l’insomniaque est l’ombre de lui-même, le somnambule ressemble à un animal qui traîne un piège de fer : l’esprit fuit, mais le corps reste prisonnier. »

Dormir ne se résume pas à perdre conscience. Hayes le comprend avec le temps : les somnifères peuvent forcer le corps à s’éteindre, mais ils ne trompent jamais vraiment le sommeil.

« La différence entre le sommeil naturel et le sommeil médicamenteux est comme celle entre une aventure et un véritable amour.
Le sommeil agit davantage comme une émotion que comme une fonction du corps.
Il résiste à la poursuite.
Le sommeil doit venir vous chercher. »

Le sommeil est profondément lié aux rythmes naturels : alternance jour/nuit, saisons, cycles biologiques. Ces questions — pourquoi rêvons-nous ? pourquoi nous réveillons-nous ? — prennent alors une dimension métaphysique. Elles touchent au sens de la vie, à la conscience, à l’illusion.

Pour l’insomniaque, les rêves deviennent une terre promise inaccessible. Graham Greene écrivait :

« Il est parfois réconfortant de savoir qu’il existe un monde qui n’appartient qu’à soi. »

Être exclu de ce monde est une souffrance silencieuse. Alors, parfois, il ne reste que des fragments. Hayes évoque l’un d’eux, minuscule et précieux : le bâillement.

« Au cœur d’un bâillement, il y a un instant de suspension,
comme juste avant l’orgasme,
où les sons extérieurs semblent étouffés.
Un moment que l’on voudrait prolonger. »

Le rêve est étroitement lié au sommeil paradoxal (REM), découvert en 1953. Ce stade du sommeil, où les yeux bougent rapidement, est celui des rêves les plus intenses. Il joue un rôle majeur dans la régulation émotionnelle et même dans la perception de la douleur : durant le REM, la douleur physique disparaît presque totalement.

Les bébés, eux, entrent directement dans ce sommeil paradoxal. Hayes en tire une image bouleversante :

« Je suis né en train de rêver.
Arraché au ventre maternel en plein sommeil paradoxal,
j’ai passé le reste de ma vie à tenter d’y retourner. »

À trois ou quatre heures du matin — l’heure la plus fragile du corps humain — Hayes observe la ville endormie. Il remarque que beaucoup de morts surviennent juste avant l’aube, comme si le corps, privé de lumière, lâchait prise. Il se demande alors :

Mourons-nous comme nous naissons — en rêvant ?

Et si la lumière blanche décrite dans les expériences de mort imminente n’était que la dernière image d’un rêve final ?

Dans cette nuit sans sommeil, Hayes appelle un ami qui connaît bien l’insomnie : l’illustrateur Maurice Sendak, auteur de Where the Wild Things Are. Sendak lui confie son antidote simple et bouleversant :

« Quand je n’arrive pas à dormir,
j’ouvre la fenêtre.
L’air de la nuit me rassure.
Il me fait me sentir vivant.
Ce que je regretterai le plus en mourant,
c’est l’air de la nuit. »

Comme une fenêtre ouverte dans l’obscurité, Sleep Demons est un livre qui ne cherche pas à résoudre l’insomnie, mais à l’habiter, à l’écouter, à y trouver parfois — malgré tout — une forme de vérité.

Source : The Marginalian de Marie Popover

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